Parisot, A.-M. et J. Rinfret (2006) " La variation dans le marquage de la spécificité en langue des signes québécoise ", Colloque International Syntaxe, interprétation, lexique des langues signées, Université de Lille 3, 1er et 2 juin.

Le problème qui nous intéresse dans cette présentation est la fonction des différentes marques qui peuvent assigner un locus à un nom dans le syntagme nominal en langue des signes québécoise (LSQ). Plusieurs marques manuelles et non manuelles peuvent être utilisées pour assigner ou réutiliser un locus dans le discours dans différentes langues signées (Wilbur, 1977 pour l'ASL; Engberg-Pedersen, 1993 pour la DSL; Zeshan, 2000 pour l'ISPL; entre autres). Parmi ces marques, nous nous intéressons spécifiquement à quatre formes attestées pour l'assignation spatiale d'un nom dans le SN en LSQ, soit la localisation directe d'un élément dans l'espace, la production du signe POINTÉ, la direction du regard et l'orientation du tronc (Parisot, 2003). Le signe POINTÉ a été formellement décrit comme un déterminant lorsqu'il accompagne le nom et comme participant à l'encodage des notions de définitude ou de spécificité (ASL: MacLaughlin, 1997; DSL: Engberg-Pedersen, 1993 et 2003; HKSL: Tang et Sze, 2002; LSQ: Pinsonneault et Vercaingne-Ménard, 1996; entre autres). La direction du regard et de la tête semble aussi impliquée dans le marquage de la définitude (MacLaughlin, 1997; Tang et Sze, 2002).
Bien que ces quatre marques soient décrites comme permettant d'assigner un locus ou d'encoder la définitude ou la spécificité d'un item lexical, il n'existe à notre connaissance aucune description de la variation dans l'expression de ces marques. Les données de la LSQ montrent que chacune d'elles peuvent être produites seule avec le nom ou de façon combinée (deux marques ou plus avec le nom), dans des contextes spécifiques ou génériques. L'objectif de cette présentation est de montrer que le marquage de la notion de définitude n'a pas lieu en LSQ et que les quatre marques qui permettent d'assigner un locus en LSQ peuvent agir sur le nom, isolément ou ensemble, en combinaison avec l'organisation discursive de l'espace pour encoder un éventail de degrés de spécificité.
Nous avons relevé l'ensemble des occurrences des quatre formes décrites (localisation, POINTÉ, regard et tronc) pour le SN dans un corpus de deux entrevues publiques menées en LSQ auprès de deux sourds, signeurs natifs de la LSQ. La transcription du corpus à l'aide du logiciel ELAN a permis la recueillir un total de 28 minutes de contexte discursif. L'analyse des quatre marques produites dans le SN a permis de dénombrer 85 localisations, 109 signes POINTÉ, 307 regards et 177 occurrences de l'orientation du tronc. Ces données ont été analysées en fonction de leur distribution et de leur rôle dans le SN.
Dans un premier temps, nous présenterons une analyse descriptive des données du corpus en regard de la distribution des quatre marques qui assignent un locus à un nom dans le SN. Bien que chacune des quatre formes peut être produite séparément, et qu'il ne semble pas y avoir de restrictions sur le type de combinaisons possibles, certaines combinaisons semblent moins fréquentes (POINTÉ et localisation d'une part, et les quatre marques d'autre part). En ce qui concerne le signe POINTÉ, il semble y avoir une tendance pour une position postnominale. Cependant, certaines occurrences sont prénominales. La distribution des marques non manuelles, comme montré par Parisot (2003) pour la distribution de ces marques dans le SV, montre une variation importante quant à leur portée sur le SN. Les marques non manuelles sont le plus souvent produites simultanément, sauf dans des structures de type comparatif. Dans ce dernier cas, elles sont produites distinctivement sur chacun des deux SN.
Dans un deuxième temps, nous présenterons l'analyse de l'interprétation sémantique de séquences comprenant différentes combinaisons de marques. Le jugement sémantique est basé sur les critères suivants : identifiabilité, spécificité, unicité, familiarité (voir Lyons, 1999 pour une définition des critères). Nous montrerons que chacune des formes peut être employée pour localiser un référent abstrait (LSQ) ou concret (SOURDS) appartenant à différentes classes sémantiques (objets, périodes, etc.). Bien que les référents ne soient pas toujours localisés dans l'espace, lorsqu'ils le sont, ils peuvent être interprétés avec un sens générique (GENS), spécifique ("le" FILS "de…"), un sens défini ("le" TÉLÉPHONE) ou encore indéfini ("certains" SOURDS). Contrairement à ce qui a été décrit pour d'autres langues signées, il ne semble pas que l'encodage de la spécificité ou de la définitude soit attribuable à la distribution du signe POINTÉ en LSQ (voyez Engberg-Pedersen, 2003 pour la DSL ou MacLaughlin, 1997 pour l'ASL). La variation de la forme phonologique du signe POINTÉ (forte ou faible), ainsi que celle des autres marques (tenue du regard ou de la position du tronc, accentuation du mouvement du nom dans la localisation), semble plus pertinente à l'expression d'un éventail de degrés de spécificité, plutôt qu'à un marquage de type binaire (plus ou moins spécifique, plus ou moins défini).
Finalement, nous proposons une analyse en terme de saillance, selon laquelle la forme et la distribution des quatre marques peuvent varier de façon à exprimer des degrés de saillance dans le discours, incluant la spécificité. Une telle analyse peut être comparée à celle visant à rendre compte de l'utilisation des mêmes marques pour le marquage de l'accord verbal.

Références
Engberg-Pedersen, E. 2003. "From Pointing to Reference and Predication: Pointing Signs, Eyegaze, and Head and Body Orientation in Danish Sign Language". Dans Pointing, édité par S. Kita. Mahwah, NJ: Lawrence Erlbaum Associates, p. 269-292.
Engberg-Pedersen, E. 1993. Space in Danish Sign Language. The Semantics and Morphosyntax of the Use of Space in a Visual Language. Hamburg : SIGNUM-Verlag.
Lyons, C. 1999. "Definiteness". Dans Concise Encyclopedia of Grammatical Categories, édité par K. Brown et J. Miller, Amsterdam: Elsevier, p. 125-131.
MacLaughlin, D. 1997. The structure of DP: Evidence of American Sign Language. Thèse de doctorat, Boston University.
Parisot, A.-M. 2003. Accord et cliticisation : l'accord des verbes à forme rigide en langue des signes québécoise. Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal.
Vercaingne-Ménard, A. et D. Pinsonneault. 1996. "L'établissement de la référence en LSQ : les loci spatiaux et digitaux", Dans Spécificités de la recherche linguistique sur les langues signées, édité par C. Dubuisson et D. Bouchard, Montréal : ACFAS, p. 61-74.
Tang, G. et F. Y. B. Sze. 2002. "Nominal expressions in Hong Kong Sign Language: Does modality make a difference?" Dans Modality and Structure of Signed and Spoken Languages, édité par R. P. Meier, K. Cormier et D. Quinto-Pozos, Cambridge: Cambridge University Press, p. 296-319.
Wilbur, R. 1997. American Sign Language and Sign Systems. Baltimore: University Park Press.
Zeshan, U. 2000. Sign Language in Indo-Pakistan. A Description on a Signed Language. Philadelphia/Amsterdam: John Benjamins Publishing Company.