Parisot, A.-M. et R. Berthiaume (2008) "La conscience des unités phonologiques de la langue des signes québécoise chez des locuteurs sourds adultes", ACL, mai.

La forme gestuelle du signal dans une langue des signes peut porter à croire qu'il n'y a pas de structure phonologique dans une langue comme la langue des signes québécoise (LSQ). Plusieurs recherches ont cependant proposé le contraire et apporté des preuves de phénomènes phonologiques en LSQ du même type que ceux qu'on retrouve dans une langue orale. Depuis les travaux de Stokoe (1960), on reconnaît que certains éléments de la structure interne des signes peuvent être comparables aux unités et aux contraintes phonologiques des langues orales. Le phonème, en tant que plus petite unité non porteuse de sens, ainsi que la syllabe ont abondamment été étudiés dans différentes langues des signes (voir, entre autres, Brentari, 1998; Klima et Bellugi, 1979; Liddell, 1980; Liddell et Johnson, 1990; Mandel, 1981; Miller, 1997; Sandler, 1989). Toutefois, une question demeure : peut-on parler de conscience phonologique chez les locuteurs d'une langue des signes? Au-delà de la description structurale en phonologie, les locuteurs d'une langue comme la LSQ ont-ils conscience de ce niveau de structure interne, et si oui, à quel niveau?
L'objectif de cette communication est de présenter une analyse du degré de conscience phonologique de la structure interne des signes de la LSQ chez des adultes sourds. Les paramètres étudiés seront les trois constituants phonémiques majeurs, soit le lieu d'articulation, la forme de la main et le mouvement, ainsi que la syllabe.
Les données qui font l'objet de notre analyse sont issues de deux batteries de tests (phonème et syllabe) administrés auprès de 20 sujets sourds dont la LSQ est la langue de référence. Les tests visent l'évaluation de la capacité des locuteurs à identifier, segmenter, composer, et analyser des éléments de la structure phonologique des signes. Les éléments testés sont les traits articulatoires, les phonèmes et les syllabes. Toutes les tâches sont informatisées à l'aide du logiciel Léa (Bastien, 2002), qui permet l'intégration de la vidéo et le calcul automatique des erreurs et du temps de réponse. Pour les tâches de perception (identification et segmentation), le sujet se voit présenter une cible et doit ensuite sélectionner une unité phonologique parmi des choix calibrés en fonction de la distance phonologique. La tâche de composition est une tâche de production lexicale à partir de stimuli phonologiques. La tâche d'analyse consiste en une tâche de décision lexicale avec pseudo-signes où le sujet doit expliquer, lorsque ce cas s'applique, pourquoi il rejette l'item présenté. Chacune des tâches comporte 60 items et deux niveaux de difficulté établis selon le degré de distance entre les choix de réponse.
Notre analyse s'inscrit dans le cadre des travaux portant sur la catégorisation phonologique en LSQ. Une étude pilote a permis de montrer que des enfants sourds locuteurs de la LSQ, âgés de trois ans, font des erreurs impliquant des substitutions phonologiques, qui sont documentées dans le cadre de recherches portant sur d'autres langues des signes (Emmorey, 2002; Marentette et Mayberry, 2000; Meier et al., 1998, etc.). Sur la base de ces premiers résultats, nous proposerons une description des représentations conscientes d'unités phonologiques chez des adultes sourds, en regard de leur capacité à identifier, segmenter, composer et analyser des unités (traits, phonèmes et syllabes) de la structure interne des signes. Dans un deuxième temps, nous discuterons des résultats en fonction du paramètre de la distance phonologique et de la notion de frontière catégorielle entre les variantes d'un même phonème.

Références

Bastien, M. 2002. LÉA : le logiciel d'évaluation des apprentissages. Université du Québec à Montréal, Département de linguistique et de didactique des langues.
Brentari, D. 1998. A prosodic Model of sign Language phonology. Boston : MIT Press.
Emmorey, K. 2002. Language, Cognition, and the Brain: Insights from Sign Language Research. Hillsdale, NJ : Erlbaum.
Klima, E et U. Bellugi, 1979. The Sign of Language. London : Cambridge
Liddell, S. 1980. American Sign Language syntax. The Hague : Mouton.
Liddell, S. et Johnson, R. 1989. "American Sign Language: The Phonological Base". Sign Language Studies (64): 195-277.
Mandel, M. 1982. "Major information from a "minor parameter": Point of contact in sign language phonology". In Macaulay, M., Gensler, O. D., et al. (eds.), Proceedings of the eighth annual meeting of the Berkeley Linguistics Society, 13-15 February, 1982. 533-549. Berkeley : University of California.
Marentette, P. et R. Mayberry. 2000. "Principles for an emerging phonological system : A case study of early ASL acquisition". In C. Chamberlain et al. (éd.), p. 71-90. Mahwah (NJ) : Lawrence Erlbaum Associates.
Meier, Richard P. et al. (1998) " Motoric constraints on early sign acquisition ". In Clark, Eve (eds), The Proceedings of the Twenty-ninth Annual Child Language Research Forum, p. 63-72. Stanford : CSLI Publications.
Miller, C. 1997. Phonologie de la LSQ : structure simultanée et axe temporel. Thèse de doctorat, Montréal, Université du Québec à Montréal.
Sandler, W. 1989. Phonological Representation of the Sign. Linearity and Nonlinearity in American Sign Language. Dordrecht: Foris.
Stokoe, W. 1960. Sign Language Structure: An Outline of the Visual Communication Systems of the American Deaf. Department of Anthropology and Linguistics, University of Buffalo.