Parisot, A.-M. et C. Dubuisson (1998) «Signaux interactionnels manuels et non manuels en langue des signes québécoise dans le cadre d'une conversation spontanée», Sixième congrès de l'Association international de pragmatique, Reims, juillet.

La conversation spontanée, quoiqu'elle paraisse dénuée de toute organisation de prime abord, est hautement structurée (Wardhaugh, 1985) et se réalise comme un système avec des principes et des contraintes d'application. La recherche présentée tente d'explorer la conversation spontanée en langue des signes québécoise (LSQ), selon une perspective pragmatique de l'analyse du discours.

Le but de cette présentation est de montrer comment se réalisent les alternances conversationnelles en LSQ, dans un système conversationnel organisé quoique spontané. Suivra une explication des différentes stratégies linguistiques qui signalent les prises, les maintiens et les cessions de tours conversationnels en LSQ. Il sera montré que les signaux interactionnels de la conversation spontanée LSQ sont soit de type manuel, soit de type non manuel et se réalisent sous forme lexicale, prosodique et phonologique.

Sacks, Schegloff et Jefferson (1974) ont montré que les tours de parole représentent l'unité de base du système conversationnel et qu'ils sont distribués selon un ensemble de règles pour minimiser les pauses inter-tours et les chevauchements. Les signaux interactionnels jouent un rôle crucial dans l'allocation des tours conversationnels (Stenström, 1994) et réduisent les ratés de la conversation (Kerbrat-Orecchioni, 1990). Dans un premier temps, un résumé des travaux qui constituent le cadre théorique de cette recherche décrira la manière dont s'insèrent les signaux interactionnels dans le système des tours de parole (Sacks, Shegloff et Jefferson, 1974; Stenström, 1994; Kerbrat-Orecchioni, 1990; Kendon, 1967; Baker, 1977; Martinez, 1994 et Thibeault, 1993). Dans un deuxième temps, les principaux signaux interactionnels en LSQ seront décrits, selon qu'ils annoncent une prise, un maintien ou une cession de tour conversationnel, et ils seront illustrés à l'aide d'exemples tirés du corpus de conversations spontanées. Il sera montré que certains signaux interactionnels se retrouvent seulement en situation d'interaction discursive. C'est le cas du signe HÉ!, dont la seule fonction est de signaler une volonté de prendre un tour conversationnel; c'est le cas aussi de la tenue relâchée, dont la fonction est de remplir l'espace discursif afin de maintenir un tour pendant le processus de planification cognitive. La production de ces deux signaux manuels est exclusive à des contextes interactionnels. Par contre, d'autres signaux non manuels remplissent différentes fonctions linguistiques selon la situation. Par exemple, en LSQ, on peut distinguer quatre fonctions de la direction du regard : discursive, syntaxique, morphologique et lexicale (Parisot et Dubuisson, 1997). La fonction de la direction du regard est lexicale si elle fait partie de la forme de citation d'un signe; elle est syntaxique lorsqu'elle remplace un des arguments du verbe; elle est morphologique lorsqu'elle marque l'objet d'un verbe et elle est discursive, par exemple, lorsqu'elle signale une volonté ou un refus de prendre un tour conversationnel. Il sera aussi montré comment le rythme prosodique signale une tentative d'interruption ou le maintien d'un tour conversationnel, selon que le signe exécuté est répété ou tenu. Ainsi, un signe dont la forme de citation comprend une répétition, peut être répété jusqu'à huit fois pour prévenir une interruption alors qu'un signe peut être tenu pendant plusieurs minutes, suite à une interruption afin de signaler un désir de maintenir ou récupérer un tour conversationnel. Pour terminer, le problème de chevauchement en conversation spontanée sera posé par rapport aux résultats des recherches sur les langues orales. Il sera montré que, pour des raisons de modalité, certaines périodes de production simultanée sont beaucoup plus longues en conversation LSQ qu'en conversation orale.