PARISOT, A.-M. (2003) "Explication unifiée de l'accord verbal en langue des signes québécoise : La notion de trace spatiale", Journée d'études internationales. La linguistique de la LSF : recherches actuelles, Lille : Université de Lille 3, septembre.

L'étude de l'accord des verbes à forme rigide est un problème central dans la description des langues signées en général, et de l'accord verbal en particulier, puisqu'elle se situe au confluent de plusieurs controverses qui touchent les différents aspects de la langue, entre autres l'ordre des signes (Bouchard et al. 1999; Neidle et al., 2000), ainsi que le rôle et le statut grammatical des pronoms (Petronio (1993; Torigoe, 1994; Bos, 1995; Parisot, 2000) et du comportement non manuel (Bahan, 1996; Parisot, 2002). L'objectif principal de cette présentation est de montrer, à partir de l'analyse des verbes à forme rigide, que la notion de trace spatiale est centrale dans l'accord verbal en langue des signes québécoise (LSQ) et que, peu importe leur catégorie, les formes verbales permettent une utilisation unifiée de la matrice spatiale pour marquer le lien entre les arguments.
Nous postulons que la forme spécifique des verbes rigides de la LSQ en contraint l'accord. Contrairement aux verbes des autres catégories verbales, les verbes rigides ne disposent pas d'une même liberté articulatoire, de telle sorte qu'il est impossible de les déplacer dans l'espace de façon à établir le type de relation qui existe entre le verbe et ses arguments, comme c'est le cas pour les autres types de verbes en LSQ. AIMER, CROIRE, MANGER sont des verbes à forme rigide. Dans un premier temps, nous présenterons les différentes stratégies manuelle (pronoms postverbaux) et non manuelle (direction du regard et position du tronc) de l'accord des verbes à forme rigide en LSQ et nous montrons en quoi ces stratégies constituent une extension de cette forme verbale contrainte de façon à utiliser la matrice spatiale pour établir le lien entre les arguments par l'entremise des traces spatiales.
Dans un deuxième temps, nous comparons le concept de trace spatiale à celui de traits d'accord (ensemble partiel des traits du contrôleur qui se retrouvent sur la cible), généralement utilisé comme élément central de la définition de l'accord. Nous montrons que la nécessité de marquer un élément par un ensemble de traits abstraits dans la relation d'accord, en français par exemple, semble relever de facteurs articulatoires et économiques attribuables à la modalité des langues orales et qu'un un tel marquage de traits morphosyntaxiques tirés d'un paradigme n'est pas nécessaire dans une langue signée comme la LSQ. L'analyse des données de la LSQ montre qu'il n'y a pas systématiquement de distinction dans la forme du verbe d'une part, entre 1ère, 2e et 3e personnes en contexte, et d'autre part, entre personne et lieu. En effet, un verbe peut être fléchis de la même façon pour marquer le lien entre deux lieux qu'il l'est pour marquer le lien entre un sujet et un objet. De plus, un verbe peut être fléchis de la même façon pour maquer le lien avec un sujet de 1ère personne qu'il l'est pour marquer l'accord avec un sujet de 3e personne. Les notions de personne et de lieu relèvent de paradigmes et cette notion n'a peut-être pas cours en langue signée.
Finalement, nous proposons que la notion de traits d'accord et celle de trace spatiale constituent des moyens liés à la modalité pour réaliser l'accord verbal et ne devraient pas être pris en compte pour définir le concept d'accord de façon universelle. Si, au contraire, nous considérons que la définition universelle de l'accord verbal doit obligatoirement comprendre la notion de traits d'accord, comme il est proposé dans la plupart des définitions de l'accord verbal (Ferguson et Barlow, 1988), nous devrions remettre en question le fait que le phénomène qui consiste à modifier le verbe pour indiquer la relation que les actants entretiennent entre eux dans l'événement décrit en langue signée constitue de l'accord verbal. Mais alors quel serait-il?

Références :
Bahan, B. 1996. " Non-Manual Realization of Agreement in American Sign Language ". Thèse de doctorat, Boston, University of Graduate School.

Bos, H. 1995. " Pronoun Copy in Sign Language of the Netherlands ". In Sign Language Research 1994, H. Bos et T. Schermer (éd.), p. 121-148. Hamburg : Signum Press.

Bouchard, D., C. Dubuisson, L. Lelièvre et C. Poulin. 1999. " Les facteurs articulatoires qui déterminent l'ordre en langue des signes québécoise ". In Actes du Congrès annuel de l'Association canadienne de linguistique. Sherbrooke : Université de Sherbrooke, p. 63-74.

Ferguson, C. et M. Barlow. 1988. " Introduction ". In Agreement in Natural Language. Approaches, Theories, Descriptions, M. Barlow et C. Ferguson (éd.), p. 1-22. Stanford (CA) : CSLI.

________. 2000. " Indicating Verbs and Pronouns : Pointing Away from Agreement ". In The Signs of Language Revisited, K. Emmorey et H. Lan (éd.), p. 303-320. Mahwah (NJ) : Lawrence Erlbaum Associates.

Neidle, C., J. Kegl, D. MacLaughlin, B. Bahan et R. G. Lee. 2000. The Syntax of American Sign Language. Functional Categories and Hierarchical Structure. Cambridge, MA : The MIT Press

Parisot, A.-M. 2000. " Do Plain Verbs Agree in LSQ? ", poster présenté au 7e Congrès international Theoretical Issues in Sign Language Research (TISLR). Amsterdam : Université d'Amsterdam.

________. 2002. " L'accord des verbes ancrés en langue des signes québécoise ", conférence présentée au 70e Congrès de l'Association francophone pour le savoir (Acfas). Québec : Université Laval.

Petronio, K. 1993. " Clause Structure in American Sign Language ". Thèse de doctorat, Ann Arbor, Mich. : U.M.I., 191 p., University of Washington.