Dubuisson, C. L. Lelièvre, A.-M. Parisot, R. Rancourt (1999) «Analyse du comportement non manuel "sourcils relevés" dans les interrogatives, les conditionnelles et les topicalisations en langue des signes québécoise (LSQ)», communication présentée à l'ACL.

Différentes fonctions et différentes significations du comportement non manuel "sourcils relevés" (SR) ont été relevées dans plusieurs langues signées. La présence de SR à la fois dans les interrogatives fermées, dans les conditionnelles et dans les topicalisations en langue des signes américaine (ASL) est notée par Liddell (1980, 1986) et Baker-Shenk (1983). L’utilisation du même marqueur est relevée dans les mêmes contextes en langue des signes suédoise (SSL) par Bergman (1984) et en langue des signes danoise (DSL), par Vogt-Svensen (1990). Coerts (1992) étudie SR dans les interrogatives et dans les topicalisations en langue des signes néerlandaise (NSL). Dans les différentes langues signées, le marqueur q des interrogatives fermées, comme le marqueur si des conditionnelles et le marqueur t des topicalisations sont des marqueurs complexes, en ce sens qu’ils sont obligatoirement constitués de la combinaison de plusieurs comportements non manuels. Coulter (1978) souligne que SR apparaît comme élément de plusieurs marqueurs complexes en ASL et postule que les phrases ou les syntagmes dans lesquels il apparaît fonctionnent toujours comme un topique. Il note qu’aucune phrase avec SR n’est une assertion.

En langue des signes québécoise (LSQ), SR a été décrit comme partie d’un marqueur complexe, dans les interrogatives, aussi bien ouvertes (whq) que fermées (q) (Dubuisson, 1996). Il apparaît aussi comme élément du marqueur de conditionnelle (1) et de topicalisation (2). Dans tous les cas, il se combine avec une inclinaison de la tête vers le haut (­ ) ou vers le bas (¯), ou une avancée du menton (^ ). Nous montrerons cependant que les marqueurs whq et q se distinguent des marqueurs si et t, entre autres par la possibilité d’alternance de SR avec les sourcils froncés (SF). La généralisation de Coulter ne rend pas compte de ces faits. Par exemple, on peut remplacer SR par SF (exemples (3) et (4)). Avec des SF au lieu des SR, (1) devient (5), mais avec des SF, la phrase (2) devient agrammaticale. Nous montrerons que SR a une fonction performative dans les interrogatives et les conditionnelles alors qu’il constitue le marqueur d’emphase dans les topicalisations.

(1) SR, ^ ***

DEMAIN PLUIE 1-ALLER UNIVERSITÉ

Sens : S’il pleut demain, j’irai à l’université.

(2) SR, ­ i, SF, ã

MUSIQUE 1AUGMENTER

Sens : La musique, je l’ai faite jouer très fort.

(3) SR, ¯

FILLE(a) QUI PTÉ3(a)

Sens : Qui est cette fille ? (je ne sais pas du tout)

(4) SF, ¯

FILLE(a) QUI PTÉ3(a)

Sens : Qui est cette fille, au juste ? (je me demande si je ne l’ai pas déjà vue)

(5) SF, ^

DEMAIN PLUIE 1-ALLER UNIVERSITÉ

Sens : Même s’il pleut demain, j’irai à l’université.

*** Ce système de transcription à l’aide de glose est propre aux langues signées. Les signes sont représentés par un mot du français, écrit en lettres majuscules, dont le sens correspond à celui du signe illustré. Le comportement non manuel (CNM) est transcrit au-dessus des gloses et la ligne qui les sépare indique sa portée. Les indices numériques indiquent les arguments du verbe avec lesquels le verbe s’accorde et les indices alphabétiques indiquent des loci spatiaux référentiels.

 

Références

 

Baker-Shenk, C. (1983) A microanalysis of the nonmanual components of questions in American Sign Language, thèse de doctorat, Berkeley : University of California.

Bergman, B. (1984) «Nonmanual components in signed language : Some sentence types in Swedish Sign Language», in F. Loncke, P. Boyes-Braem et Y. Lebrun (éd.), p. 49-61. Lisse : Swets et Zeitlinger B. V.

Coerts. J. (1992) Nonmanual grammatical markers : An analysis of interrogatives, negations and topicalisations in Sign Language of the Netherlands, thèse de doctorat, Amsterdam : University of Amsterdam Press.

Coulter, G. R. (1978) «Raised eyebrows and wrinkled noses : The grammatical fonction of facial expression in relative clauses and related constructions», in F. Caccamise et D. Hicks (éd.), p. 65-74.

Dubuisson, C. (1996) «Rôle linguistique ou para-linguistique des sourcils dans les interrogatives en LSQ», in C. Dubuisson et D. Bouchard (éd.), p. 47-58, Montréal : ACFAS.

Liddell, S. (1986) «Head thrust in ASL conditional marking», Sign Language Studies, no 52, p. 243-262.

_____. (1980) American Sign Language Syntax, The Hague : Mouton Publishers.

Vogt-Svensen. M. (1990) «Eye gaze in Norwegian Sign Language interrogatives, in W. H. Edmondson et F. Karlsson (éd.), p. 153-162, Hamburg : Signum-Press.