PAGE PRÉCÉDENTE

 ACCUEIL

 TABLE DES MATIÈRES

 PAGE SUIVANTE

3. ACTIVITÉS AQUATIQUES

 

Trois façons de profiter du plaisir de se baigner s'offrent à la population québécoise au cours du XIXe siècle : baignades dans la nature ; baignade dans les stations balnéaires ; baignades dans les diverses catégories de bains publics.

3.1. Baignades dans la nature

Pendant longtemps, le peuple n'a d'autre recours que la baignade dans le fleuve, les lacs, les rivières et les bassins formés dans les carrières. Plusieurs problèmes surgissent dans ces lieux fréquentés seulement durant l'été : noyades, problèmes de salubrité de l'eau et attentats à la morale dénoncés par le clergé et les agents de police. Des arrestations et des condamnations sont même rapportées à plusieurs reprises.

À partir de 1863, les journaux mentionnent que certaines personnes se baignent nues, que des jeunes gens interpellent les femmes sans retenue et même que des couples se baignent nus. Dans certains cas, la police intervient et les noms des coupables sont publiés dans les journaux. La pratique des bains nus doit être assez courante puisque des articles de journaux mentionnent le fait notamment en 1863, 1880 et 1884, pour Montréal, Saint-Hyacinthe, Trois-Rivières et Québec.

Depuis quelques temps, des jeunes gens ne se font pas scrupule de se déshabiller sur les quais, en haut de la rue des Seigneurs, pour se jeter à l'eau. Plusieurs dames ont même été insultées par eux dans ces moments. Nous croyons que la police devrait y voir (La Minerve, 8 juillet 1880, p.1).

En 1889, un article intitulé «Honteuse promiscuité» parle d'une baignade particulièrement audacieuse, sur une île en face de Montréal :

Vers cinq heures, hier après-midi, les personnes passant en face de l'Île Ronde furent surpris de voir un certain nombre d'hommes et femmes se baignant dans un état de nudité complète. Ils s'étaient transportés à l'Île en chaloupe. La police de l'île les ayant vus s'embarqua dans une chaloupe pour leur donner la chasse. En les voyant arriver quatre homme et trois femmes s'emparèrent d'une embarcation et purent échapper, laissant leurs compagnons à la merci de la police. On leur donna l'ordre de s'habiller et on les transporta à la station centrale. Leurs noms sont Escilda Brunelle, Louis Deschênes, Emma Deschênes, [et cetera]. Ils ont comparu, ce matin, en cour du Recorder et ont été condamnés à $5 d'amende (La Patrie, 1er août 1889, p.4).

Baignade dans la nature
Photo : Archives nationales du Canada

3.2. Stations balnéaires

Les gens aisés fréquentent les stations balnéaires durant l'été. Lieux de repos et de rencontres sociales, ces stations sont nombreuses autour de Montréal ainsi qu'à l'est de la ville de Québec et constituent l'une des premières activités touristiques.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, des compagnies de chemin de fer comme le Grand-Tronc offrent de nombreuses excursions notamment vers Rivière-du-Loup avec départ tous les mardis et jeudis (La Presse, 27 juillet 1868, p.3). Les établissements de Cacouna vantent l'eau salée, l'air pur, l'excellence de la cuisine et des bains ainsi que le canotage (Le Soleil, 24 août 1900, p.4). Le Pacifique Canadien propose des séjours à Portland et à Old Orchard Beach (La Presse, 3 août 1891, p.4 ).

Il n'est pas rare que les familles fassent paraître un entrefilet dans les journaux pour annoncer leur séjour aux stations balnéaires déjà mentionnées ainsi qu'à Tadoussac (Le Soleil, 10 juillet 1899, p.6).

Des photographies intéressantes immortalisent ces moments privilégiés où toute la famille profite de l'eau dans des costumes aussi encombrants que fantaisistes. Il va sans dire que les stations balnéaires échappent à notre sujet centré sur la vie quotidienne des quartiers ouvriers tout en étant très importantes pour une étude sur l'ensemble des activités aquatiques.

Baignade familiale
Photo : Archives nationales du Canada

3.3 Bains publics

3.3.1. Bains publics administrés par des compagnies privées

Dans le dessein d'améliorer l'hygiène corporelle, dès la première moitié du XIXe siècle, des entrepreneurs privés construisent des bains publics payants où la population peut se laver. Il semble cependant que le peuple n'a pas les ressources financières pour fréquenter ces bains payants.

En 1876, le Montreal Swimming Club commence à donner des cours de natation dans les eaux du Fleuve Saint-Laurent. Ses quelque 200 membres organisent des compétitions dès le début, et, en 1882, le Club sera ouvert au grand public.

Le plus spectaculaire de tous les établissements de bains canadiens au cours du XIXe siècle semble bien celui qui ouvre ses portes en 1893, à l'angle des rues Craig et Beaudry. Le gérant, C. Salkeld, rappelle «que les bains ont toujours été une pratique salutaire pour la propreté et la santé». L'eau, «pure comme le cristal, légèrement alcaline est suffisante pour alimenter un Bain public de cinq étage dont le bassin principal mesure 80 par 40 pieds.[...] Dans chaque étage sont installées des chambres privées pour bains, douches, bains turcs, massage, etc. En un mot, on donnera toutes sortes de bains. Le bain turc sera donné avec un soin spécial. Les salles destinées à cet usage sont converties en plusieurs étuves sèches, dans lesquelles les degrés de chaleur varient graduellement et selon les données médicales. [...] Le bassin, où il y a huit pieds d'eau à une extrémité, la profondeur diminuant graduellement jusqu'à trois pieds, sera illuminé à la lumière électrique installée sous l'eau. Il y a trapèzes, échelles et tous les appareils de gymnastique, en plein milieu du bassin, de sorte qu'avec les exercices athlétiques le baigneur pourra se griser des plongeons les plus fantastiques» (La Presse, 29 mai 1893, p.3).

D'autres entreprises privées ont fabriqué des bains flottants immergés dans le Fleuve Saint-Laurent ou le Canal Lachine. Le premier dont nous avons trouvé mention était placé dans le Fleuve Saint-Laurent, près du quai Victoria, vis-à-vis du Marché Bonsecours (La Minerve, 25 juin 1849, p.3). La Minerve rapporte que vers 1860, un Écossais appelé Kilgallen gérait un bain près du Canal Lachine. «It was a large barge, with open ends, that is to say, with bars across the ends but which allowed the water to run through». Les bains flottants étaient, semble-t-il, des sortes de cages de métal ou de bois au plancher incliné, immergés dans les cours d'eau.

3.3.2. Bains publics administrés par la Ville de Montréal

1883-1904

Les Autorités municipales auraient fait la sourde oreille pendant plus de dix ans avant d'aménager des bains flottants mis gratuitement au service de la population montréalaise. Les deux premier bains flottants municipaux furent mis en opération au cours de l'été 1883 bien que des demandes semblables auraient été rejetées en 1870, 1871, 1879, 1881 et 1882 (1996 - Alan Metcalfe, p.58). Il faut cependant mentionner que le Comité des finances de la Ville de Montréal vote, en 1881, une somme dans le dessein de construire des bains publics (La Minerve, 6 juillet 1881). Annoncés pour le mois d'août 1882, (La Minerve, 26 juillet 1882) il semble que les deux premiers bains flottants n'aient été mis en opération qu'en 1883 : le Bain Hochelaga no 1 (1883) et le Bain Wellington installé dans le Canal Lachine. «Le bain aura un fonds incliné donnant une profondeur de 3 1-2 pieds et sera complètement suspendu par des attaches de fer tenant à la rive. Le courant descendra vers la partie peu profonde du bain, de sorte qu'une personne perdant pied sera entraînée vers cet endroit. [] On érigera sur les rives 52 cabines pouvant accommoder chacune deux personnes» (La Patrie, 3 mars 1883, p.3). Le même article mentionne que le Bain Hochelaga sera installé «dans le fleuve, entre quatre barges ou pontons. On devra l'enlever à la saison froide».

Sept ans plus tard, nous trouvons mention d'un autre bain Hochelaga que nous appelons Hochelaga no 2 (1890). Il semble bien que le Bain Hochelaga no 2 ait été le premier bain public municipal construit sur la terre ferme. Les nombreux articles publiés dans les journaux indiquent que les bains publics sont de plus en plus considérés comme une nécessité. En 1897, Wolferstan Thomas, gérant de la Banque Molson, affirme que «the city would be reimbursed for its expenditure by the diminution of drunkennes, brutality and petty thieving if baths were established» (The Herald, 31 juillet 1897).

Au tout début du siècle, la Ville de Montréal procède à une première vague de construction. Le 20 mai 1904, La Presse annonce l'ouverture des cinq Bains publics municipaux, gratuits, «construits par la ville, et entretenus à ses frais, pour l'usage et le bénéfice du peuple. C'est sa propriété, et il doit y être tout à fait chez lui». Sont mentionnés les bains Wellington et Hochelaga ainsi que les bains Gallery (1901), Saint-Gabriel (1893 et 1903) et Saint-Louis (1904). Il faut ajouter une plage aménagée sur l'île Sainte-Hélène ce qui donne un total de six établissements.

Toutes les dates devront ultérieurement être corroborées par des documents officiels, et, modifiées si nécessaire, puisque certaines sources parlent des dates de début des travaux, d'autres de la fin des travaux et même du jour de l'inauguration.

1908-1927

Une seconde vague de construction donne à la population ouvrière 11 nouveaux bains : Bain Levesque (1908), Bain Laviolette (1910), Bain Saint-Michel (1910), Bain Lapointe-Létourneau (1910), Bain Saint-Denis (1910), Bain O'Connell (1911), Bain Émard (1913), Bain Hushion (1914), Bain Morgan (1915), Bain Rubenstein (1916) et finalement le Bain Généreux en 1927.

 

 Bain Morgan. Photo : Gestion des documents. Ville de Montréal

1931-1933

Il faut ensuite attendre la Grande Dépression de 1929 pour voir la Ville se lancer à nouveau dans la construction de bains publics. Les mesures entreprises pour aider les familles à survivre comprennent les jardins potagers urbains, le retour à l'agriculture sur de nouvelles fermes, les camps militaires pour célibataires, et finalement les grands travaux publics. La construction de nouveaux bains publics s'inscrit dans cette dernière catégorie. Les journaux de Montréal publient presque chaque jour des articles à propos du chômage, des projets gouvernementaux, des crédits directs accordés aux chômeurs et des nombreux abus qui en découlent. Les titres suivants donnent une idée de la complexité de la situation : salaire aux fainéants ; conscription obligatoire pour les fainéants ; 30 000 chômeurs ; 5 000 hommes employés au déneigement.

Furent construits les bains suivants : Bain Mathieu (1931), Bain Schubert (1931), Bain Hogan (1931), Bain Quintal (1932), et finalement le Bain Notre-Dame-de-Grâce (1932).

Ces cinq nouveaux bains portent à 22 le nombre total de bains publics municipaux aménagés par la Ville de Montréal entre 1883 et 1933.

Baigneuses en présence du maire Camilien Houde et de Claude Robillard
Photo : Gestion des documents. Ville de Montréal

Liste des bains

Autant il est difficile de suivre l'évolution chronologique des bains publics municipaux, autant il est compliqué de vouloir les nommer puisque les noms de quartier, d'échevins et de bains sont utilisés selon le bon plaisir de chacun. Nous donnons les informations que nous possédons pour le moment :

 Bains disparus

 Bains

 Échevins

 Quartier et rue
Hochelaga no 1 ----- Quartier Hochelaga
Chemin Papineau
Hochelaga no 2 ----- Quartier Hochelaga
Rues Sainte-Catherine et Marlborough
Wellington ----- Canal Lachine
Entre le pont Wellington et le pont du Grand Tronc.
En 1885, il semble être au pied de la rue McGill
Îe Sainte-Hélène   ----- Île Sainte-Hélène
Gallery Daniel Gallery Quartier Saint-Henri
Saint-Louis ----- 225 rue Ontario Est
Saint-Gabriel Elphège-Gaspard Quartier Saint-Gabriel
Dagenais et Richard Pointe-Saint-Charles
Turner Rue du Grand Tronc
Lapointe-Létourneau Narcisse-Audet
Lapointe et Oswald
Létourneau
Quartier Sainte-Cunégonde
725 rue Brewster
O'Connell   Thomas O'Connell Quartier Sainte-Anne
371 rue Duke ou 371 rue Université
Rubenstein Louis Rubenstein Quartier Saint-Laurent
1189 rue Saint-George ou Jeanne-Mance
Laviolette Isidore Laviolette Quartier Papineau
1570 avenue de Lorimier

 Bains encore en opération

 Bains

 Échevins

 Quartier et rue
Saint-Denis ----- Quartier Villeray
7075 rue Saint-Hubert près Jean-Talon
Tél.: 872-4651
Émard ou Campbell Joseph-Urlic Émard Quartier Saint-Paul
6071 rue Laurendeau angle Jolicoeur
Tél.: 872-2585
Schubert Joseph Schubert Quartier Saint-Louis
3950 Saint-Laurent angle Bagg
Tél.: 872-2587
Lévesque Victor Lévesque Quartier Saint-Jean-Baptiste
955 rue Marie-Anne Est angle Boyer
Entièrement reconstruit en 1998
Tél.: 872-2823
Maisonneuve et Morgan ----- Quartier Maisonneuve
1875 boul. Morgan près Ontario
Tél.: 872-6657
Quintal Henri-Adonat Quintal Quartier Sainte-Marie
1550 rue Dufresne abgke Maisonneuve
Tél.: 872-2864
Community Hall ou Notre-Dame-de-Grâce ----- Quartier Notre-Dame-de-Grâce
5311 Côte Saint-Antoine et 3760 rue Décarie
Tél.: 872-6285

 Bains ayant changé de vocation ou en mutation

 Bains

 Échevins

 Quartier et rue
Saint-Michel Napoléon Turcot Quartier Saint-Michel
5300 rue Saint-Dominique angle Maguire
Hushion William-James Hushion Quartier Saint-Joseph
757 rue Des Seigneurs
Généreux Damase Généreux Quartier Saint-Jacques
2050 rue Amherst
Hogan Francis J. Hogan Quartier Saint-Gabriel
2188 rue Wellington près du Parc Marguerite Bourgeois
Mathieu Alfred Mathieu Quartier Saint-Eusèbe
Maintenant Quartier Sainte-Marie
2915 rue Ontario Est angle Florian

 

 Bain Généreux. Photo : Gestion des documents. Ville de Montréal

Fréquentation

Les bains publics municipaux ont toujours été très fréquentés, surtout par les enfants, ensuite par les hommes et les jeunes gens et enfin par les femmes et les jeunes filles. Les femmes sont moins nombreuses aux bains d'une part à cause du peu de jours dont elles disposent, à cause des heures de travail trop longues et, enfin, étant donné leurs tâches domestiques. The Herald propose même, en 1897, que les bains ouvrent à 6 heures le matin pour que les ouvrières puissent prendre un bain avant de se rendre à l'usine (The Herald, 31 juillet 1897).

Les Archives de la Ville de Montréal et les journaux fournissent d'abondantes statistiques parmi lesquelles nous retenons celles de 1883, 1929, 1931, 1936, 1940, 1944 et 1945. En août 1883, le Bain flottant Wellington, dans le Canal Lachine, reçoit entre 400 et 927 personnes par jour. (La Minerve, 20 août 1883, p.1). Pendant l'année 1929, les 15 bains en opération ont reçu 592 799 baigneurs (Rapport annuel de l'assistance. Bains publics. 1929). Sur les 865 416 baigneurs qui fréquentent les 17 bains en opération au cours de l'année 1932, 610 184 sont des enfants (The Standard, 18 juin 1932). Au cours des huit premiers mois de l'année 1936, environ 778 000 baigneurs sont entrés aux bains publics qui sont alors au nombre de 18 (The Standard, 21 septembre 1936). En 1940, le Bain Généreux est en tête de liste avec 84 450 personnes pour l'année. Le Bain Rubenstein, le moins fréquenté, reçoit quand même une moyenne de 700 personnes par jour (La Patrie, 8 juin 1941). Qualifiée de «phénoménale» par Stella Guy, cette popularité amène 1 313 388 baigneurs dans les bains publics municipaux au cours de chacune des années 1944 et 1945 (1996, Stella Guy, Perspective 2006, p. 19).

 

La Famille Adjutor de Montigny représente bien les grandes familles de l'époque
Photo : Gestion des documents. Ville de Montréal

 PAGE PRÉCÉDENTE

HAUT DE LA PAGE 

 ACCUEIL 

 TABLE DES MATIÈRES

PAGE SUIVANTE