Phi 2080

Les grandes figures intellectuelles du monde moderne:

Cours 14

Spinoza

B. Mercier

Baruch Spinoza, "l'homme
ivre de Dieu "

 

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Spinoza dans son contexte

 

Les Provinces-Unies au XVIIe siècle

Spinoza est né en 1632 à Amsterdam dans ce que l'on appelle alors les Provinces-Unies. Au XVIe siècle, ces territoires font partie du Saint-Empire et sont sous domination espagnole. Guillaume d'Orange-Nassau dit le Taciturne (1533-1584) lance le mouvement de libération national qui commence en 1568 pour se terminer en 1648 avec le Traité de Westphalie, par lequel l'Espagne reconnaît de jure les Provinces-Unies et leur indépendance du Saint-Empire.

En 1650, la population des Provinces-Unies est estimée à 1,9 million d'habitants, la moitié vivant dans les villes. Ces territoires s'ouvrent très tôt au protestantisme et le calvinisme y devient la religion d'État. Au XVIIe siècle, alors que l'Europe est en pleine crise économique, les Provinces-Unies, qui sont alors la première puissance économique mondiale, connaissent un siècle d'or. Et c'est cette très grande prospérité économique qui est à l'origine de l'indépendance politique des Provinces-Unies. Amsterdam est à cette époque la plaque tournante du commerce international pour l'Europe et on y trouve la plus importante banque. Les Provinces-Unies, qui exercent un quasi-monopole sur le commerce maritime, fondent des comptoirs coloniaux en Amérique (Nouvelle-Amsterdam), aux Indes, au Bengale, au Ceylan, au Cap. Ses sociétés par action (la Cie des Indes orientales et la Cie des Indes occidentales) font le commerce d'esclaves et de produits de plantations (côte occidentale d'Afrique, Brézil, Caraïbes, etc.).

Dans cette Europe du XVIIe siècle où les persécutions religieuses sont très importantes, il existe dans les Provinces-Unies un climat de tolérance religieuse et cela, malgré le patriotisme anti-espagnol. Grâce à cette tolérance religieuse et à leur prospérité économique, les Provinces-Unies deviennent la " librairie générale de l'Europe "; on y publie et on y commerce de nombreux ouvrages interdits ailleurs sur le continent. De plus, ce climat favorise l'arrivée de nombreux savants et réfugiés politiques, de sorte que le pays devient le centre culturel de l'Europe.

Les Provinces-Unies sont une fédération très décentralisée de sept provinces égales, mais dont la Hollande est la plus puissante et la plus peuplée, ce qui dans les faits lui donne un contrôle politique effectif. Le développement inégal entre les différentes provinces, tout comme entre la campagne et les villes, et la non-répartition des richesses font en sorte que d'immenses fortunes côtoient la pauvreté du paysannat et la misère du prolétariat. Par ailleurs, une lutte oppose les deux grands partis politiques :

a) les orangistes, formés par la famille d'Orange-Nassau, la noblesse, les propriétaires terriens et l'armée, recherchent un État centralisé et sont de foi calviniste;

b) les républicains, formés par la bourgeoisie urbaine, industrielle et commerciale, veulent le développement d'une économie libérale, sont provincialistes et prônent la tolérance religieuse.

En 1650, un conflit ouvert émerge entre ces deux grands partis. Guillaume II d'Orange-Nassau (1626-1650) meurt subitement et, dans la même année, on abolit la fonction de Stathouder général qui avait à sa charge les pouvoirs exécutif et militaire de l'État. Ces tensions font que Jan de Witt (1625-1672), du parti républicain, devient, en 1653, Grand pensionnaire (président de l'assemblée des représentants des 7 provinces). Cependant, le peuple reste attaché à la maison d'Orange-Nassau, de sorte que le parti républicain devient un parti de régents. Sous la gouverne de Jan de Witt, une série de guerres pour gagner le monopole des marchés font rage, ce qui affaiblit les Provinces-Unies. En 1654, par l'Acte de navigation, le gouvernement d'Angleterre stipule que toutes les marchandises partant du pays ou y entrant doivent être chargées sur des bateaux anglais. Cette mesure met un terme au quasi-monopole maritime des Provinces-Unies. En 1672, la politique d'hégémonie de Louis XIV et les rivalités intérieures mettent fin à la république et amènent au pouvoir Guillaume III d'Orange-Nassau (1650-1702), celui-là même qui, en 1689, acceptera le nouveau régime constitutionnel d'Angleterre et deviendra le roi de ce pays.

Nicolaus Benedictus de Spinoza, peinture anonyme, vers 1665.

 

Spinoza : influences et motivations

Spinoza est le fils d'un marchand juif d'Amsterdam. Il reçoit un enseignement hébraïque traditionnel et il est très tôt initié aux mathématiques, à la physique, à la géométrie et à la philosophie cartésienne. Il fréquente aussi les milieux chrétiens, tout particulièrement les collégiants et les mennonites, reconnus pour leur esprit de tolérance et de libre spéculation. En 1656, son rejet du judaïsme et du christianisme, son rationalisme et ses liens avec les libéraux et les républicains (Jan de Witt) lui valent l'excommunication juive.

Extrait 14.1A

Par décret des Anges, par les mots des Saints, nous bannissons, écartons, maudissons et déclarons anathème Baruch de Espinoza [...] avec toutes les malédictions écrites dans la Loi. Maudit soit-il le jour et maudit soit-il la nuit, maudit soit-il à son coucher et maudit soit-il à son lever, maudit soit-il en sortant et maudit soit-il en entrant. Et le Seigneur veuille ne pas lui pardonner et qu'ainsi s'abattent sur lui la foudre et le zèle du Seigneur [...].

Et nous avertissons que personne ne peut lui parler oralement ou par écrit, ni lui consentir aucune faveur, ni rester sous le même toit que lui, ni lire de papier fait ou écrit par lui.

Sentence d'excommunication de Baruch de Espinoza, 1656.

Ce rejet de la communauté juive, mais aussi ses positions très critiques envers la religion en général provoquent envers lui des persécutions et une tentative d'assassinat. Forcé de quitter la maison familiale, il devient polisseur de lunettes. À partir de ce moment, Spinoza porte une attention soutenue à la distribution de ses écrits, vu les réactions très vives que suscitent ses différentes prises de position. En 1665. il interrompt l'écriture de l'Éthique, oeuvre centrale de sa philosophie, pour entreprendre celle du Traité théologico-politique, qui est publié anonymement en 1670.

Cet ouvrage est sans nul doute celui qui, du vivant de Spinoza, suscite le plus de remous dans toute l'Europe et cela, autant chez les philosophes que chez les théologiens de toutes tendances. Spinoza y distingue de façon radicale la théologie de la philosophie, la première cherchant le salut des hommes par la foi et l'obéissance, la seconde, le salut des hommes par la connaissance naturelle et la liberté de penser. De plus, Spinoza propose une interprétation rationnelle des Saintes Écritures qui fait d'elles des livres historiques d'origine purement humaine. Il nie l'existence d'un Dieu créateur personnel, de même que certains dogmes (l'incarnation, la rédemption, la résurrection, etc.). À partir de ce moment, sa sécurité n'est assurée que grâce à l'intervention de Jan de Witt. Mais avec le retour de la famille d'Orange-Nassau au pouvoir, la situation de Spinoza devient très précaire.

Un dernier événement de la vie de Spinoza vaut la peine d'être rappelé. En 1672, on lui offre la chaire de philosophie de l'Académie de Heidelberg et pourtant, lui qui vit pauvrement et qui doit constamment veiller à sa sécurité, il refuse ce poste par crainte des représailles que peut provoquer son enseignement. Mais ce refus est motivé par deux raisons encore plus fondamentales : d'une part, l'enseignement public implique qu'il doit " renoncer à poursuivre [ses] travaux philosophiques " et, d'autre part, il se refuse à aliéner une partie de sa liberté de philosopher. Dans une lettre à Oldenburg (secrétaire de la Société royale de Londres) datée de 1665, Spinoza livre bien son sentiment général sur la liberté de penser du philosophe : " je consens que ceux qui le veulent, meurent pour ce qu'ils croient être leur bien, pourvu qu'il me soit permis à moi de vivre pour la vérité. " Spinoza meurt en 1677 à l'âge de 44 ans.

   

Des préjugés

 

Pour Spinoza, la philosophie doit étudier de façon rationnelle les affections et les conduites humaines et, par voie de conséquence, les rapports sociaux et politiques " avec la même liberté de l'esprit dont on fait preuve dans l'étude des mathématiques ", en prenant soin " de ne pas porter en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer, de ne pas les maudire, mais de les comprendre ". L'Éthique est une tentative de comprendre le rapport individu/ communauté à partir d'un plan d'immanence (le monde est sans cause extérieure, sans instance externe) où n'intervient pas la transcendance d'un pouvoir divin sur l'homme ou de l'homme sur la nature ou de l'homme sur l'homme. Le spinozisme ne formule fondamentalement qu'une seule exigence : assurer la liberté de penser. Il n'a pour unique but que de tracer la voie d'une existence véritablement libre au-delà de l'obéissance nécessaire à toute vie sociale. Pour comprendre la très grande originalité de cette pensée, son extrême rigueur et la modernité des questions qu'elle soulève encore aujourd'hui, il nous faut lire la lettre à Oldenburg dont nous parlions plus tôt. L'extrait suivant rappelle les raisons qui ont motivé la rédaction du Traité théologico-politique.

Extrait 14.2A

Je compose actuellement un traité sur la façon dont j'envisage l'Écriture et mes motifs pour l'entreprendre sont les suivants : 1) Les préjugés des théologiens; je sais en effet que ce sont ces préjugés qui s'opposent surtout à ce que les hommes puissent appliquer leur esprit à la philosophie; je juge donc utile de montrer à nu ces préjugés et d'en débarrasser les esprits réfléchis. 2) L'opinion qu'a de moi le vulgaire qui ne cesse de m'accuser d'athéisme; je me vois obligé de la combattre autant que je pourrai. 3) La liberté de philosopher et de dire notre sentiment; je désire l'établir par tous les moyens : l'autorité excessive et le zèle indiscret des prédicants tendent à la supprimer.

Baruch de Spinoza, Lettre à Oldenburg, lettre XXX, 1665.

Regardons de plus près le premier motif que s'est donné Spinoza lors de la rédaction de son traité : " montrer à nu les préjugés " pour " en débarrasser les esprits réfléchis ". Pour Spinoza, un préjugé, une opinion ou une croyance est une préconception des choses qui nous est imposée ou que nous nous imposons. Les hommes ont " une perception incomplète et mutilée " d'eux-mêmes et du monde et c'est ce défaut de connaissance qui est à la source de l'irrationalité des conduites humaines. Un préjugé est donc une ignorance de soi ou du monde, c'est-à-dire une illusion ou une hallucination du moi et du monde. Un préjugé est une idée ou une explication qui comble une préoccupation passionnelle, une incapacité d'être et d'affirmer sa puissance d'agir et de penser.

Pour expliquer l'idée selon laquelle nous avons, des choses et de nous, une " perception incomplète et mutilée ", Spinoza donne cet exemple : " lorsque nous regardons le soleil, nous imaginons qu'il est éloigné de 200 pieds environ ; cette erreur ne consiste d'ailleurs pas dans cette seule imagination, mais dans le fait que, en imaginant ainsi le soleil, nous ignorons sa vraie distance et la cause de cette imagination ". Ainsi, notre conscience ne recueille que des effets et ignore les causes; elle ne connaît que l'événementiel, c'est-à-dire ce qui arrive à notre corps et à notre esprit, les effets produits sur nous. Nous en venons à croire que les préjugés sont vrais, parce que nous ne savons pas ce qui, des choses, est mutilé et incomplet.

Spinoza identifie les raisons pour lesquelles j'en viens à croire que mon imagination me fournit une idée adéquate des choses (le soleil se trouve à 200 pieds) lorsque, en fait, cette connaissance n'est qu'un préjugé.

1. L'illusion du libre arbitre : notre conscience se perçoit comme cause première et en vient à affirmer son pouvoir sur le corps (inversion des causes et des effets). Nous croyons connaître les causes parce que nous nous percevons comme cause première.

2. L'illusion des causes finales : " les hommes supposent [...] que toutes les choses naturelles agissent, comme eux-mêmes, en vue d'une fin ".

3. L'illusion théologique : pour tout ce dont la conscience ne peut se dire cause première, celle-ci en appelle à un Dieu doué d'entendement, de volonté et s'affirmant, lui aussi, par libre décret et ayant créé toutes choses en vue d'une certaine fin.

Et c'est le même " défaut de connaissance " qui fait que nous nous laissons affecter par des choses qui réduisent notre capacité de penser et d'agir, tout en croyant qu'elles nous rendent maîtres de notre propre destin. L'ignorance, ou la méconnaissance, des causes qui nous affectent fait en sorte que les préjugés s'imposent à nous : ces préjugés " s'opposent à ce que les hommes puissent appliquer leur esprit à la philosophie ". Cet autre exemple de Spinoza illustre bien cela : " Telle est la liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent [...]. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu'ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. " Ainsi, vivre dans l'ignorance ou la méconnaissance des causes, c'est être serviles alors que nous nous croyons souverains.

Pour Spinoza, nos valeurs, qu'elles soient politiques, morales ou religieuses, sont, elles aussi, le fruit d'une " perception incomplète et mutilée " de notre monde. Lorsque nous imaginons :

1. Nous nous représentons les choses hors de nous/sans nous (exemple : la providence/l'influence du malin);

2. Nous leur attribuons une valeur (le bien/le mal) selon le degré de plaisir qu'elles nous procurent;

3. Ces valeurs sont des qualités intrinsèques que nous croyons être le propre de ces choses;

4. Avec le temps, les valeurs tendent à s'objectiver dans des systèmes de lois, de morale, etc.

Mais les valeurs ne sont toujours que des projections de nos désirs sur des objets qui nous affectent sous un rapport déterminé. Elles sont toujours le lieu de notre ignorance et elles sont toujours au fondement d'un rapport de commandement/obéissance. Telle est pour Spinoza l'origine de la servitude volontaire.

Extrait 14.2B

[...] la superstition est le plus sûr moyen auquel on puisse avoir recours pour gouverner la masse. Si bien qu'on n'a pas de peine, sous couleur de religion, tantôt à lui faire adorer ses rois comme des Dieux, tantôt à les lui faire détester et maudire comme fléaux permanents du genre humain. Pour éviter ces dangereux retournements, on s'est appliqué avec le plus grand soin à embellir la religion - vraie ou fausse - d'un cérémonial, destiné à lui conférer une importance dominante et à lui assurer, de la part des fidèles, un constant respect.

Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, Préface, 1670.

Le lien entre éthique et politique est ici très évident. En fait, pour Spinoza, une étude rationnelle des affections et des conduites humaines doit nécessairement mener à la compréhension des rapports socio-politiques. Mais la critique des valeurs ne mène pas à un nihilisme : il existe bien pour lui des prescriptions d'ordre éthique. L'homme libre est celui qui cherche à persévérer dans l'existence par les seules lois de sa nature (obéissance à la liberté). La vertu n'est pas l'obéissance à la loi révélée (les Saintes Écritures), mais la connaissance de ce qui détermine l'homme à être. Toute L'Éthique ne fait qu'expliquer et mettre en exergue cette affirmation : vouloir être, c'est vouloir connaître; vouloir connaître, c'est vouloir être libre.

   

De Dieu et de la liberté de philosopher

 

Examinons maintenant le second des trois motifs invoqués par Spinoza pour entreprendre son Traité théologico-politique : " combattre l'opinion qui ne cesse de m'accuser d'athéisme ". Pour Spinoza, la substance, ou Dieu, n'est pas un être transcendant par rapport au monde. Au contraire, il existe une identité absolue entre la substance et ce monde-ci. La substance, ou Dieu, est absolument infinie, existe nécessairement et est ce par quoi tout est et tout peut être conçu. Cette conception de Dieu peut être qualifiée de moniste et de panthéiste.

1. Monisme : la multiplicité des choses est réductible à une seule substance qui rend possible l'explication de l'ensemble des réalités.

2. Panthéisme : Dieu est un être impersonnel non distinct du monde; d'après cette doctrine, tout est Dieu, c'est-à-dire tout ce qui existe est une expression de la réalité divine.

Dieu est une substance unique et immanente qui est constituée d'une infinité d'attributs, soit l'ensemble des aspects sous lesquels la substance se présente à nous par intellection. Les êtres singuliers (ou les modes) sont des expressions de cette substance unique.

On pourrait être tenté de croire que Spinoza n'a employé le mot " Dieu " que pour ne pas attiser les fureurs intégristes contre lui. Ce serait faire de la philosophie de Spinoza un naturalisme ou encore un matérialisme. Cette idée pourrait être justifiée par des raisons politiques, telles que la crainte d'être condamné au bûcher, comme l'a été Giordano Bruno en 1600. Mais il n'y a point chez Spinoza d'athéisme ou de matérialisme. Pour lui, Dieu n'est pas que la matière, mais aussi une infinité d'autres choses (les attributs) et cet ordre dans la nature, cet enchaînement de causes et d'effets est conçu par un entendement infini.

Il serait intéressant d'aborder ici sommairement le problème du statut de la raison chez Spinoza, qui nous renvoie au statut de la rationalité philosophique. Selon sa conception, 1) la raison est suprême et immuable; 2) la raison est une réalité supérieure, le principe essentiel de toute réalité; 3) la raison assure la cohérence du monde et permet de concevoir l'unité des phénomènes derrière la multiplicité des apparences; 4) la raison est le principe essentiel de toute connaissance.

Venons-en maintenant au dernier motif invoqué par Spinoza dans sa lettre à Oldenburg : " la liberté de philosopher et de dire notre sentiment; je désire l'établir par tous les moyens. " Pour lui, la politique rend possible l'éthique. Elle instaure la sécurité et la liberté par une loi commune. Les structures politiques donnent donc les moyens pour libérer les individus lorsqu'elles permettent une " vie véritable de l'esprit ". L'institution de la société ne détruit pas la liberté, mais rend possible son déploiement. À ce titre, la démocratie est le meilleur régime.

Extrait 14.3A

[...] il ne peut se faire que l'âme d'un homme appartienne entièrement à un autre ; personne en effet ne peut transférer à un autre, ni être contraint d'abandonner son droit naturel ou sa faculté de faire de sa raison un libre usage et de juger de toutes choses.

[...] ce n'est pas pour tenir l'homme par la crainte et faire qu'il appartienne à un autre que l'État est institué ; au contraire c'est pour libérer l'individu de la crainte, pour qu'il vive autant que possible en sécurité, c'est-à-dire conserve, aussi bien qu'il se pourra, sans dommage pour autrui, son droit naturel d'exister et d'agir. [...] La fin de l'État est donc en réalité la liberté.

[...] Dans un État démocratique (c'est celui qui rejoint le mieux l'état de nature) tous conviennent d'agir par un commun décret, mais non de juger et de raisonner en commun [...]. Moins il est laissé aux hommes de liberté de juger, plus on s'écarte de l'état naturel, et plus le gouvernement a de violence.

Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, chap. XX, 1670.

Selon Spinoza, l'État ne doit pas réglementer nos pensées, car il empêcherait alors l'exercice de la raison et laisserait libre cours aux préjugés. Pire encore, il provoquerait la haine contre lui et remettrait en question son existence. Il est toujours possible de contenir la liberté d'expression, mais il est vain d'empêcher l'exercice intérieur de la pensée. Si, pour le citoyen, le plus grand devoir est de s'assujettir à la raison, pour l'État, le sien est de nous rendre libres, c'est-à-dire de nous assujettir à la liberté.

   

Bibliographie

 

Baruch de Spinoza

Oeuvres complètes, éd. R. Caillois, M. Francès et R. Misrahi, Paris, Gallimard, 1967.

Oeuvres de Spinoza, trad. C. Appuhn, Paris, Flammarion, 4 vol., 1964-1966.

 

Sur Spinoza

Alquié, F., Le rationalisme de Spinoza, Paris, PUF, 1981.

Balibar, É., Spinoza et la politique, Paris, PUF, 1985.
- Analyse ramassée du Traité théologico-politique, de l'Éthique et du Traité politique qui donne accès à ces oeuvres.

Deleuze, G., Spinoza, Philosophie pratique, Paris, Minuit, 1981.
- L'" Index des concepts principaux de l'Éthique " vaut le détour.

Matheron, A., Individu et communauté chez Spinoza, Paris, Minuit, 1969.

Mattéi, J.-F., " Les modes de pensée philosophique " dans Histoire des murs, Paris, Gallimard, 1991, p. 1488-1542.
- Texte difficile, mais extrêmement intéressant pour comprendre tout le problème de la rationalité philosophique.

Méchoulan, H., Amsterdam au temps de Spinoza. Argent et Liberté, PUF, 1990.

Meinsma, K. O., Spinoza et son cercle. Étude critique historique sur les hétérodoxes hollandais, Vrin, 1983.

Moreau, P.-F., Spinoza, Paris, Seuil, 1975.
- Ouvrage d'introduction à la philosophie de Spinoza. Nombreuses illustrations.

Mugnier-Pollet, L., La philosophie politique de Spinoza, Vrin, 1976.

Tosel, A., Spinoza ou le crépuscule de la servitude, Essai sur le Traité théologico-politique, Paris, Aubier, 1984.

Yovel, Y., Spinoza et autres hérétiques, Paris, Seuil, 1991.

   
QUESTIONS

 

Questions de compréhension et de lecture

1. Qu'est-ce qu'un préjugé ?

Questions visant à dégager les enjeux philosophiques

1. En vous référant au chapitre XV du Traité théologico-politique, qu'est-ce qui distingue la Raison de la Théologie ?

2. Pourquoi Spinoza affirme-t-il que l'idée selon laquelle le soleil est à 200 pieds est inadéquate ? Cette idée peut-elle être adéquate ?

3. En vous référant au chapitre XX du Traité théologico-politique, quelles sont les limites de la liberté d'expression ?

 

 Hyperliens

 

Tableau chronologique de la vie de B. Spinoza

Benedictus de Spinoza (1632-1677 )

Baruch Spinoza - Ethics Demonstrated in Geometric Order

Spinoza expliqué par Deleuze

Une chronologie de la vie de Spinoza; et d'autres pages du même auteur

Un groupe de lecture des oeuvres de Spinoza sur le Web.

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