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La genèse de l’économie sociale et solidaire en France

Jean-Louis Laville, CRIDA-LSCI, CNRS

Ce texte est tiré du livre Une troisième voie pour le travail, Paris, Desclée de Brouwer, 1999

Cet ouvrage se présente en quatre parties : une première sur l’histoire du travail ; une seconde sur l’avenir du travail ; une troisième sur les transformations du travail aujourd’hui et enfin une dernière partie sur la notion de politique du travail. Dans le cadre de l’histoire du travail et dans le but de remettre en perspective les débats contemporains, le court texte qui suit présente l’émergence d’un projet d’économie solidaire et de l’économie sociale au XIXe siècle en France.

Vous pouvez accéder à un site de discussion autour de l’ouvrage
Une troisième voie pour le travail, à l’adresse suivante http://www.thierry-quinqueton-ed.com

Principalement à partir de 1830 la baisse continuelle des salaires et la hausse des prix affectent gravement les travailleurs. Face à cette question sociale, pour les libéraux, il importe d’accélérer le processus de sortie des structures sociales hiérarchisées propres à l’ancien régime et de pousser plus loin la mise en place d’un ordre économique fondé sur l’intérêt. Ils réclament une forme nouvelle d’entreprise qui ne serait plus contrainte par la dimension et la durée limitées des sociétés de personnes. Leur coup de force consiste à postuler que l’avènement d’un marché suffit à réaliser le projet démocratique et la paix sociale par la simple conjugaison des intérêts individuels. Suivant Adam Smith contre Jean-Jacques Rousseau, ils affirment que le bien public est le produit de ces intérêts et ne présuppose pas un accord des volontés. Le contrat marchand à lui seul peut faire office de contrat social1. Cette dilution de la démocratie dans le marché est en particulier attestée par le postulat d’un équilibre entre l’offre et la demande de travail à partir du moment où l’État assure le bon fonctionnement des mécanismes de marché. Le marché auto-régulateur en garantissant l’accès au travail suffirait à éliminer la pauvreté. De l’extension des droits civils découlerait une tendance à l’égalisation des conditions.

Mais cette fuite en avant ne fait pas l’unanimité. Pour beaucoup de penseurs et d’ouvriers confrontés à la misère, l’ampleur intolérable des inégalités interdit toute croyance en leur réduction par l’action future du marché. Elle oblige à se tourner vers un mécanisme de coordination aux antipodes de l’intérêt pour stimuler l’activité économique.

Saint-Simon et Charles Fourier investissent l’Association d’un espoir d’harmonie sociale reposant non sur l’intérêt mais sur le lien religieux ou passionnel. Leur réaction contre la vision individualiste des libéraux ne se revendique pourtant pas de la perspective démocratique. C’est l’expérience d’une autre vie qui, par sa force de conviction, doit entraîner l’adhésion. Les théoriciens utopistes se placent en conseillers du prince pour lui proposer la mise en oeuvre d’une autre organisation sociale. Toutefois, certains ne se contentent pas de suggestions, ils franchissent le pas des " utopies écrites " aux " utopies pratiquées "2. Résignés ou enthousiastes, ils se tournent vers l’expérience, parce qu’il importe de construire la société nouvelle sur une terre vierge ou qu’il est indispensable de montrer l’exemple. Des cas célèbres comme ceux de Prosper Enfantin ou d’Étienne Cabet illustrent l’élan de ces communautés fouriéristes et saint-simoniennes, oeuvres de visionnaires pressés de concrétiser leurs projets ou de dissidents passant à l’action malgré les réticences de leurs inspirateurs. Les hostilités qu’elles affrontent ne suffisent pas à expliquer leurs disparitions, leurs dynamiques internes y concourent largement. Toutes butent sur les mêmes écueils imbriqués : le charisme des fondateurs investis de la responsabilité de la réalisation de la prophétie initiale et l’absence de pensée du rôle du capital dans le fonctionnement de telles initiatives. Les deux se cumulent pour accentuer les dépendances aux fondateurs ou aux mécènes extérieurs qui provoquent dissensions et dissolutions. Les rêves communautaires s’égarent dans la communauté totale où les dirigeants s’acharnent à modifier la personnalité des "reclus" dans des lieux de vie et de travail ne préservant aucune autonomie individuelle. L’oubli du politique condamne à des renoncements douloureux.

Toutefois, le fait associatif ne se développe pas que sous l’influence de quelques prophètes et de leurs disciples. A partir des années 1830, les ouvriers se heurtant à l’absence de toute régulation collective de l’économie se lancent dans des expériences associationnistes qui tentent d’y remédier. Issues des corporations ouvrières et des sociétés de secours mutuel, bénéficiant des libertés individuelles et de la liberté de la presse octroyées après la Révolution de 1830, les associations proposent aux ouvriers de " devenir propriétaires associés " et intègrent la référence à la liberté et à la fraternité. Entravées dans leur élan par la loi de 1834 restreignant le droit d’association, elles n’en résistent pas moins pour resurgir avec éclat en 1848 où le travail devient un domaine investi par l’esprit civique.

La posture est plus modeste. L’association n’a pas vocation à instituer toute la société ; la démocratisation de l’économie est privilégiée. Elle n’en est pas moins inspirée par une conceptualisation originale du lien social moderne en terme de solidarité. Selon Pierre Leroux : " La nature n’a pas créé un seul être pour lui-même […] elle les a créés les uns pour les autres, et a mis entre eux une solidarité réciproque "3. C’est pourquoi il convient de substituer au christianisme une religion de l’humanité car " ce qu’il faut entendre aujourd’hui par charité, c’est la solidarité mutuelle entre les hommes "4. En dépit des accents datés de cette théologie politique, il importe d’en retenir la forte critique, tant de la charité que des théories du contrat social ou d’une vision organiciste de la société. Pour échapper à un individualisme concurrentiel comme à un étatisme autoritaire, Leroux insiste sur l’établissement entre l’État et la société d’une communication qui suppose des groupes intermédiaires. Il table sur des réseaux de solidarité passant par l’atelier, ainsi que sur des associations ou la presse, pour entretenir l’esprit public indispensable à la démocratie. Sa pensée entre en résonance avec les mouvements de l’époque d’autant plus qu’il s’engage justement dans la recherche d’une autre économie : l’organisation du travail qui reste à trouver fournirait l’occasion de mettre sur pied des entités productives qui inscrivent la solidarité au coeur de l’économie5.

L’organisation du travail

En tout cas, la contradiction entre la liberté politique et l’asservissement économique n’est plus supportable. La question de l’organisation du travail est posée. Louis Blanc préconise l’intervention de l’État, " banquier du pauvre ", pour aider les ateliers sociaux par le crédit, l’édiction de règlements types, l’obtention de clientèle. D’autres réformateurs sociaux, comme Leroux ou les chrétiens socialistes, que sont les amis de Philippe Joseph Benjamin Buchez, veulent tenir compte du pluralisme des motivations humaines et des appartenances. Leur vision de la propriété en témoigne : partisans du maintien du droit de la propriété, ils préconisent le changement de l’exercice de ce droit en considérant que le travail confère un droit de propriété, partiel ou total, sur le produit et l’entité productive. La liaison qu’ils suggèrent entre propriété et association des travailleurs se prolonge d’ailleurs dans les projets moins radicaux d’association du capital et du travail qui leur sont contemporains.

La rencontre de l’association et de la démocratie

En février 1848, Louis Blanc accède au gouvernement provisoire. Il pose le problème de l’organisation du travail qui est, comme le dit Pierre Joseph Proudhon, celui de la révolution de février. Dès le 25 février, il signe un décret qui " garantit le travail à tous les citoyens " et " reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice de leur travail ". Réclamant " la création d’un ministère du Progrès ayant pour mission spéciale de mettre la Révolution en mouvement et d’ouvrir la voie à l’organisation du travail par l’association "6, il ne fut pas suivi. Le gouvernement accorde seulement la création d’une commission consultative qu’il préside, dite commission du Luxembourg, qui se réunit pour la première fois le 1er mars 1848. La représentation politique des ouvriers, les métiers étant les collèges électoraux, transforme cette assemblée délibérante en " États Généraux du Travail ". La commission favorise une réorganisation démocratique des communautés de métier qui mandatent leurs élus pour élaborer une " constitution du travail " et les manifestations, les pétitions, la participation aux clubs alimentent la réflexion de mars à juin. Dans l’effervescence sont abordés pêle-mêle la fixation des tarifs, l’organisation de l’assistance, la prévention du chômage, le maintien des salaires, la limite de la durée du travail, la régulation de la concurrence, l’abolition du marchandage. On est loin des communautés autarciques ou d’un repli sur des sociabilités de proximité. L’association revêt une double signification, elle est indissociablement politique et économique. C’est la rencontre de l’association et de la démocratie7. Il s’agit de redéfinir la citoyenneté en initiant une démocratie professionnelle. L’organisation associative du travail, qui n’est concevable que par une articulation entre intervention de l’État et action ouvrière dans les ateliers, vise une économie "fraternitaire" et "solidaire" qui résolve la question sociale.

Mais la défaite électorale d’avril 1848 donne un coup d’arrêt à cette dynamique, le mouvement ouvrier découvre sa faiblesse dans la France de l’époque. Le symbole du repli est l’expérience des ateliers nationaux, dévoiement du projet de Louis Blanc d’ateliers sociaux8. Ces ateliers nationaux issus d’un décret du 27 mars 1848 sont une mesure immédiate contre le chômage, mise en place à Paris puis dans d’autres grandes villes. Les ouvriers sans travail y sont embrigadés en équipes pour des travaux de terrassement, ils reçoivent un salaire les jours travaillés et une indemnité quand aucun travail ne leur est proposé. Malgré les contrôles, plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers affluent et, après, les élections favorables aux modérés, le comité des finances refuse le 15 juin d’accorder les crédits et réclame le 22 la fermeture des ateliers, puis le licenciement de 5.000 ouvriers est annoncé. Des émeutes éclatent, ce sont " les événements de juin ". La répression impitoyable est suivie de mesures rigoureuses frappant les clubs et limitant la liberté de réunion et la liberté de la presse.

Associations de personnes et de capitaux

Le triomphe sanglant du conservatisme, s’il peut contraindre les corps, ne peut résoudre la question sociale. C’est pourquoi l’assemblée constituante vote unanimement un décret le 5 juillet, qui instaure un crédit. Trois millions de francs sont à répartir entre les associations librement contractées, soit entre ouvriers, soit entre patrons et ouvriers, à titre de prêts. La gestion de ce budget est confiée à un conseil d’encouragement. Les buchéziens figurent en tant que représentants du peuple ou personnalités qualifiées dans un conseil qui compte aussi des conseillers prud’homaux. Ces républicains sociaux, forts du discrédit atteignant les idées "socialistes" de Blanc, qu’ils avaient combattues, se retrouvent avec des républicains bourgeois dans cette instance. Encouragés par des expériences comme l’association des bijoutiers en doré fondée en 1834 qui s’inspirait de leurs idées, ils veulent s’en servir pour faire avancer leur projet d’association à durée illimitée. Selon Buchez, celle-ci devrait disposer d’un fonds indivisible qui soit un bien mainmortable, c’est-à-dire transmissible de génération en génération. Le but est de dégager un capital socialisé par des cumuls progressifs ouvrant aux " ouvriers libres " l’accès à nombre d’activités productives. Du 11 juillet au 28 septembre, six cents demandes sont reçues et seulement cinquante six prêts accordés, avant que le 19 octobre un décret ne mette un terme au conseil d’encouragement transformé en conseil de surveillance. A vouloir faire valider leur modèle inscrit pour eux dans le sens de l’histoire, les buchéziens se retrouvent prisonniers d’un dispositif qu’ils ont largement contribué à élaborer et dont la fonction principale est de conforter les adversaires de l’association ouvrière. Ayant incité la création du conseil d’encouragement pour " payer la démonstration de l’incapacité de l’association dans le domaine de l’industrie ", selon les mots de Thiers, les opposants tirent parti des tergiversations dans les relations entre associations et conseil d’encouragement pour en déduire la preuve de l’incapacité des ouvriers à s’organiser.

L’adoption pour les associations du statut des sociétés commerciales leur confère une durée limitée, entre 15 et 35 ans si possible, selon le conseil. Puisque ce sont des sociétés de personnes, elles sont obligées de fixer une date de fin d’activités et perdent, de ce fait, toute opportunité de constituer des entreprises détentrices d’un capital important. Le fonds indivisible, à l’inverse de ce que préconisait Buchez, n’a plus qu’une durée temporaire. L’idée-force de Buchez, celle du fonds indivisible, sans être repoussée est profondément détournée. Elle n’en va pas moins avoir des effets considérables en préparant à la notion qui va suivre de personne morale. Si la perspective d’une entreprise fondée sur le travail s’éloigne, les débats et expériences qu’elle a suscités procurent des arguments aux défenseurs d’une société de capitaux qui ne va plus tarder à être reconnue. Singulier renversement qui fait du projet de propriété par le travail le prototype de la société de capitaux.

Le fonds indivisible fournit prétexte pour que l’État continue sa surveillance après la fin du remboursement du prêt et contrôle son affectation à la dissolution. Simultanément, il manifeste pour la première fois la possibilité d’une entité différente des seules personnes physiques dans la société commerciale. En cela, il appuie les pressions des libéraux qui réclament la création d’une structure juridique associant les capitaux et distincte des personnes physiques la composant. Contre l’association de personnes, les libéraux plaident en faveur d’une association des capitaux pour combattre le retard français dû à la taille et la durée trop limitées de sociétés. Il s’agit pour eux de transformer le statut de la société anonyme pour qu’elle devienne " la véritable association de notre temps "9, celle qui permet un engagement et des responsabilités limitées à un nombre considérable de personnes désignant égalitairement des dirigeants ayant toute autorité sur leur subordonnés. Ces revendications sont exaucées : une loi du 23 mai 1863 institue les sociétés par actions dites à responsabilité limitée qui peuvent être créées sans autorisation gouvernementale, mais avec un capital inférieur à vingt millions de francs. Puis, après la suppression du délit de coalition en 1864, la loi du 24 juillet 1867 abroge les dispositions de 1807 et dispense de l’autorisation gouvernementale toutes les sociétés anonymes. Les seules contreparties exigées sont la possession par les administrateurs d’un certain nombre d’actions inaliénables pendant leur mandat et leur responsabilité pénale en cas de gestion frauduleuse. La loi de 1867, instituant la société anonyme, rompt avec la conception précédente de la société commerciale conçue comme un " agrégat de personnes " pour reconnaître le principe d’une " personnalité morale " distincte des personnes physiques l’ayant créée10. La société anonyme lie l’avènement de la personnalité morale à la propriété de capitaux.

L’échec du droit au travail, moment fondateur

La Révolution de 1848 n’est donc pas une parenthèse aussi généreuse qu’irréaliste. C’est un moment décisif, pour l’invalidation du travail comme question politique et pour l’instauration de la personne morale, qui va permettre la société de capitaux, institution centrale pour le développement de l’économie de marché.

L’essor de l’économie de marché

Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, l’économie de marché est censée réaliser la loi du progrès dont la marche en avant peut se passer d’une référence à la volonté humaine. A partir de 1848, l’intervention étatique ne se contente pas d’appuyer la constitution des marchés. Par la répression des mouvements sociaux puis le découragement des associations ouvrières, elle extirpe le politique hors de l'économique. Au sortir d'une phase d'intense créativité et de violence, où se sont affrontées différentes possibilités de construction de l'économie, l'État conforte une économie de marché, constituée à partir de la libre circulation des marchandises et des capitaux, dans laquelle le pouvoir dans les unités de production est lié à la détention du capital. Il retire durablement l'économie du domaine politique et contribue à naturaliser la forme d'économie qu'il a instituée. Il valide une nouvelle représentation de l'économie organisée autour des seules notions d'intérêt et de marché correspondant à celle diffusée par le libéralisme. A une configuration dans laquelle questions sociale et économique faisaient l'objet d'une réflexion conjointe de nature politique, succède un ordre dans lequel l'économie se trouve soustrait au débat politique. La surveillance et le contrôle étroits dont est victime la mouvance associationniste transforment le contenu des champs économique et politique comme leur articulation, remettant en cause le projet d’une économie solidaire qui était celui d’une démocratisation du travail.

Au moment où l’ouverture vers une économie solidaire est refusée, le plein développement de l’économie marchande est favorisé avec la création de l’entreprise capitaliste. Après la destruction des anciennes barrières dressées contre la circulation des biens, l'introduction d'un marché autorégulateur est complété, par la définition d'une institution productive permettant de tirer parti de cette conquête de la liberté de circulation des biens. L'entreprise capitaliste apparaît ; " unité économique de profit, orientée en fonction des chances d'opération marchande, et ce dans le but de tirer bénéfice de l'échange ", elle " se propose d'être rentable c'est-à-dire d'obtenir un surplus par rapport à la valeur estimable en argent des moyens engagés pour l'entreprise ; en outre, elle travaille avec un compte de capital -c'est-à-dire qu'elle dresse son bilan- au regard duquel toute mesure prise devient objet de calcul, c'est-à-dire un objet en fonction de quoi sont évaluées les chances d'échange bénéficiaire "11. La propriété privée est liée à la détention du capital et l'entreprise moderne s'émancipe de la personnalisation des rapports sociaux dans les formes juridiques de société. La reconnaissance de la société de capitaux donne les moyens d'une concentration de capitaux inédite. " Dans la mesure où le compte de capital est devenu universel, il est désormais -et avec lui les chances d'opération marchande- l'horizon tant de l'échange des marchandises que celui de la production "12.

L’équivalence établie entre économie marchande et économie moderne se discerne dans l’économie "scientifique". " D’Augustin Cournot à Vilfredo Pareto émerge et s’impose une vision mécaniste de l’économie dans laquelle toute référence au travail, tant dans sa dimension phénoménale que dans son rôle de valorimètre, a disparu, seul subsistant le travail considéré comme une simple marchandise dont le prix (nommé salaire) se fixe en fonction de l’offre et de la demande "13.

La naissance de l’économie sociale

L’économie politique se transforme en une science formelle, réservée à des spécialistes, à travers une acception de l’idée d’utilité qui devient abstraite et indifférenciée pour se prêter à une expression algébrique. La nouveauté théorique consiste à faire dépendre la valeur non plus du travail mais de l’utilité ainsi appréhendée14. Faisant antérieurement partie de l’économie politique, l’économie sociale s’en détache avec Léon Walras, pour se pencher sur les interventions nécessaires afin de corriger les effets jugés néfastes de cette économie "pure" et se pencher sur " la répartition de la richesse sociale "15. L’économie sociale examine les conditions permettant de concilier le mode de production économique avec une réduction de la pauvreté qui menace l’ordre établi, d’où l’accent mis sur la morale16. Comme l’atteste la position de Charles Gide, qui passe de la contestation de l’économie politique à la reconnaissance de sa complémentarité avec l’économie sociale17, les études d’économie sociale se singularisent par leur attention portée aux problèmes de redistribution ; elles sont consacrées à des activités et des acteurs qui ne fonctionnent pas selon les règles du marché et de l’entreprise capitaliste. Comme le note Claude Vienney18, elles en viennent de ce fait à se focaliser sur l’analyse de sous-ensembles fragmentés parce que les statuts juridiques élaborés dans la deuxième partie du dix-neuvième siècle introduisent des séparations contraires à l’élan associationniste initial. Les coopératives sont distinguées des mutuelles, les premières devenant une forme particulière de société de capitaux centrée sur la fonction de production ou de consommation alors que les secondes se concentrent sur la fonction de secours. Les activités créées pour défendre une identité collective en s’ajustant aux règles du système dont ils font partie vont en retour profondément modifier les relations d’entraide qui étaient à leur origine. Le statut d’association, quant à lui, moins étroit dans son objet, se voit limité dès lors qu’il est couplé à une activité économique. Avec la domination de l’économie marchande, pensée comme la seule économie porteuse de développement, la dissociation est entérinée entre production et redistribution : la production génératrice de surplus relève de l’économie marchande et la redistribution en devient dépendante. Corollaire, l’économie sociale comme théorie délaisse la production, domaine de l’économie politique, au profit de la redistribution et l’économie sociale comme pratique subit l’éclatement induit par des statuts diversifiés.

Si les organisations d’économie sociale obtiennent un statut juridique, le questionnement politique sur l’articulation entre économie moderne et démocratie propre à la problématique de l’économie solidaire s’estompe. Certes, cette interrogation fondamentale ne disparaît pas. Elle est reprise aussi bien par Benoît Malon, Eugène Fournière19 que Marcel Mauss ou Jean Jaurès20.

Néanmoins, la spécialisation des composantes de l’économie sociale dénote la baisse tendancielle de l’intervention de la sensibilité associationniste dans la sphère politique. La logique de réaction à l’égard des effets du capitalisme qui explique la naissance des organismes d’économie sociale s’atténue au profit d’une logique d’adaptation fonctionnelle à ce mode de production. En obtenant des particularités notables touchant leur structuration interne, les différentes entités juridiques de l’économie sociale s’éloignent les unes des autres. Les changements institutionnels engendrés par l’effervescence associationniste des années 1830-1848 ne sont pourtant pas négligeables. Pour ne citer qu’un exemple, les organismes de secours mutuel ont préfiguré les systèmes de protection sociale et ont contribué à leur élaboration. A ce titre, ils ont procédé à une véritable innovation qui a débordé les limites de l’économie marchande pour anticiper la création d’une économie non marchande.

Notes

1. Pour une explicitation de la différence entre l’idéologie contractualiste de Rousseau et l’idéologie individualiste de Smith, cf. J.M. Ferry, Les puissances de l'expérience, Paris, Éditions du Cerf, tome 2, 1991, pp. 165-168. Retour

2. Selon l’expression de l’infatigable arpenteur des histoires coopératives qu’était H. Desroche, Le projet coopératif, Paris, Éditions ouvrières, 1976. Retour

3. P. Leroux, Aux philosophes, Paris, 1841, p. 170, cité par A. Le Bras-Chopard, "Métamorphoses d’une notion : la solidarité chez Pierre Leroux", in La solidarité : un sentiment républicain ? Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie, Paris, Presses Universitaires de France, 1992, p. 58. Retour

4. P. Leroux, Oeuvres, Paris, Lesourd, 1851, I, p. 378, cité par A. Le Bras-Chopard, op. cit., 1992. Retour

5. B. Viard, Pierre Leroux et le socialisme associatif de 1830 à 1848, Communication au colloque "1998 : l’actualité de 1848. Économie et solidarité". Retour

6. G. Delabre, J.M., Gautier, Le socialisme associationniste pratiqué et la révolution de 1848. Revue d'économie sociale IV, avril-juin, 1985, p. 11. Retour

7. Cf. P. Chanial, 1848-1998 : l’association est-elle une politique ?, Communication au colloque "1998 : l’actualité de 1848. Économie et solidarité". Retour

8. C. Gaillard, Les ateliers nationaux : bilan d'un volontarisme politique et étatique, Communication au colloque "1998 : l’actualité de 1848. Économie et solidarité".  Retour

9. C. Coquelin, Des sociétés commerciales en France et en Angleterre. Revue des deux mondes, Août, 1843. Retour

10. J.F. Marchat, L’apprentissage de l’expérimentation sociale. Contribution à l’analyse et à la pédagogie institutionnelles de l’entreprise, Thèse d’université, Université de Paris VIII, 3 tomes, 1990, p. 205. Retour

11. M. Weber, Histoire économique. Esquisse d’une histoire universelle de l’économie et de la société, (traduction française), Paris, Gallimard, 1991, p. 14-15. Retour

12. Ibid, p. 15. Retour

13. J.P. Maréchal, Le rationnel et le raisonnable. L’économie, l’emploi et l’environnement, préface de R. Passet, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1997, p. 63. Retour

14. Comme le montre A. Salsano, Al cuore delle scienze sociali : per una teoria non utilitaristica delle forme di scambio, ronéo, Ascona, 2 octobre 1996. Il note la convergence entre L. Walras et W.S. Jevons comme la séparation entre hommes politiques et hommes de sciences chez ce dernier, cf. L. Walras, Esquisse d’une doctrine économique et sociale in Études d’économie politique appliquée, Lausanne-Paris, 1898 ; réédition 1936 ; W.S. Jevons, The Theory of Political Economy, première édition 1871. Retour

15 L. Walras, Éléments d’économie politique pure, Paris, Économica, 1988, p. 65 (§38) cité par J.P. Maréchal, op. cit., 1997, p. 61. Retour

16. Cf. G. Priocacci, Gouverner la misère. La question sociale en France 1789-1848, Paris, Seuil, 1993. Retour

17. Respectivement dans C. Gide, L’école nouvelle in Quatre écoles d’économie sociale, Paris, Fischbacher, 1890 et Économie sociale, Paris, Sirey, 1905, cité par C. Vienney, L’économie sociale, Paris, Repères-La Decouverte, 1994, p. 77. Retour

18. C. Vienney, op. cit., 1994, pp. 72-83. Retour

19. P. Chanial, op. cit., 1998. Retour

20. B. Levesque, M. Mendell, L’économie sociale au Québec : éléments théoriques et empiriques pour le débat et la recherche, Cahiers du Collectif de recherche sur les innovations sociales dans les entreprises, les syndicats et l’économie sociale (CRISES), Montréal, 1999, pp. 2-10 ; A. Gueslin, L’invention de l’économie sociale. Idées, pratiques et imaginaires coopératifs et mutualistes dans la France du XIXème siècle, Paris, Economica, 1997. Retour

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