Né à La Havane en 1938. Dès l'âge de 18 ans, soit en 1956, Félix Beltrán s'est rendu aux États-Unis où, pendant environ dix ans, il a étudié les arts et le design. Il vivait donc aux États-Unis au moment de la chute de la République et des premières années de la Révolution.

Tout en travaillant semble-t-il au studio de publicité McCann Erikson (88), il a fréquenté la School of Visual Arts de New York où il obtenait en 1960 un diplôme en design publicitaire et mise en page. Il étudie ensuite à l'Art Student League (1961), à l'American School of Art (peinture 1962) et au Pratt Institute de New York (design graphique). À Madrid, il termine en 1966, des études au Círculo de Bellas Artes.

Dès les premières années de sa carrière, il a beaucoup voyagé. À Montréal, il réalise le pavillon de Cuba pour Expo 67; en Algérie en 1968; au Japon en 1969 et 1970 où il peint 24 murales pour Expo 70 à Osaka. Il visite l'URSS en 1973, la Pologne en 1976 et plusieurs autres pays par la suite.

Revenu à Cuba en 1962, il a occupé des postes importants à l'Université de La Havane, au DOR et au sein d'autres organismes révolutionnaires. En fait, il a été pendant quelques années le principal graphiste du DOR ce qui lui a permis de s'opposer au réalisme socialiste pratiqué pendant les premières années de la Révolution. Sous son influence, les affiches deviennent plus géométriques et abandonnent les symboles trop simples devenus de véritables clichés. Eva Cockcroft parle même d'une allure hard edge et d'orientation abstraite (89) tellement le style de Beltrán tranche avec le reste de la production cubaine. En 1964, il introduit le premier cours de design fondamental à l'École de design industriel. De 1967 à 1970 notamment, il a réalisé à Cuba une importante série d'affiches sociales portant sur la sécurité civile, la réduction des accidents de toutes sortes et l'économie du pétrole. En 1979, président de l'Unión Nacional de Escritores y Artistas Cubanos, il est considéré comme l'un des graphistes latino-américains les plus importants étant donné sa formation, son travail visuel avant la Révolution et sa participation active à l'élaboration de la nouvelle culture (90).

Il représente évidemment un cas exceptionnel dans le panorama visuel cubain, en premier lieu par ses études réalisées presqu'entièrement aux États-Unis alors qu'il était encore adolescent, et, en second lieu par son orientation formelle qui privilégie les formes stylisées. Il s'agit d'une stylisation très poussée ou plutôt de l'usage de formes géométriques simples comme le rectangle, le carré et le cercle. Machines et visages sont souvent représentés de profil, en silhouettes. Edmundo Desnoes, qui a écrit des lignes fort élogieuses sur Beltrán, voit dans ses affiches des concepts sévères et rigoureux qui laissent peu de place à la sensualité (91).

Son travail dans les secteurs de la signalisation et de l'image de marque pour de nombreux organismes lui a valu le respect de ses collègues à travers le monde. Environ 118 prix nationaux et internationaux lui ont été décernés. Dès l'âge de 23 ans, il obtenait un prix à New York et un second, en 1962, lors de l'International Exhibition of Communications Arts, en Californie. Professeur à l'Institut supérieur des arts à La Havane, auteur de livres et d'articles théoriques sur le design graphique, en 1983, il avait déjà participé à environ 400 expositions et avait présenté 50 expositions individuelles à Cuba et à l'étranger (92). Il a bien mis à profit les nombreuses bourses reçues, aux États-Unis, au cours des années. Encore étudiant, il avait reçu des bourses d'études de la New School for Social Research et du Graphic Art Center appartenant au Pratt Institute de New York. Il a reçu par la suite la prestigieuse bourse Fulbright de Washington et un doctorat Honoris Causa de l'International University Foundation, Delaware.

Depuis environ 15 ans, il vit et produit au Mexique où il dirige le studio Beltrán-Asociados et enseigne à la Universidad Nacional Autónoma de México ainsi qu'au Centro Avanzado de Comunicación. En 1996, il est membre du Comité national de sélection pour la Quatrième Biennale internationale de l'affiche à Mexico.

Bien qu'il ait peu vécu à Cuba, bien que son style soit très différent de ceux des autres graphistes cubains et bien que ses thèmes soient plus universels que cubains, la communauté graphique cubaine le considère comme l'un des siens. Son cas, tout en étant plus tranché que les autres, ressemble cependant à celui de nombreux graphistes cubains qui poursuivent leur carrière en Espagne, aux États-Unis et au Mexique. Comme eux, il a fait carrière à Cuba et également à l'étranger. Est-il possible d'évaluer maintenant la partie cubaine de leur production? Il serait prudent d'attendre la prochaine décennie pour se lancer dans une telle entreprise. Ces affichistes auront alors terminé la phase extra-nationale de leur carrière ce qui permettra de mettre dans un juste perspective la partie cubaine de leur production.

Beltrán s'insère harmonieusement dans les courants de pensée que sont le style international et la communication fonctionnelle. Les créateurs du Bauhaus émigrés aux États-Unis tel Josef Albers (1888-1976) qui fut professeur au Pratt Institute et les théoriciens de la HfG d'Ulm (93), actifs au cours des années 1950, ont jeté les bases d'une communication graphique simple, dépourvue d'ornements, de fioritures et d'émotions, dans le but de présenter l'essence même de la réalité. Certaines affiches très stylisées se rapprochent du logotype dont elles se différencient seulement par leurs dimensions. Le formalisme comporte cependant des dangers: une forme trop abstraite risque de ne pas être comprise surtout lorsque le message se réfère au monde non tangible; une forme simplifiée risque d'être perçue comme banale et donc dépourvue d'intérêts. Par contre, si la forme surprend agréablement et si le message est bien perçu, l'impact d'une affiche produite selon l'orientation fonctionnaliste peut être très puissant étant donné la mise en valeur d'un seul aspect de la réalité dont nous apercevons en général plusieurs facettes à la fois.